CHLOE SHARROCK
IL HURLAIT ENCORE
2024 - en cours
« Il hurlait encore » interroge la répétitivité quasi mécanique des conflits et, plus spécifiquement, la répétitivité des images de guerre et leur érosion sémantique.
Les images dites « de guerre », massivement diffusées aujourd'hui, sont répétées jusqu'à former un seul et même système iconographique dont émane un vacarme visuel exponentiel, dans lequel la symbolique première semble perdre son sens. La rapidité de diffusion et la décontextualisation de ces photographies, notamment à l’heure des réseaux sociaux, ne font qu’amplifier la viduité de ces images, alors trop facilement assimilées par un public comme devenu sourd.
Réflexion née de ce postulat, « Il hurlait encore » est le fruit d’une réinterprétation par Chloé Sharrock de ses propres photographies, prises préalablement dans un contexte journalistique en zones de guerre (Ukraine, Syrie, Gaza, Irak...).En réinterprétant ces images à l’aide de procédés de distorsion et de fragmentation — dessin, peinture, photogravure, photocopie — l’artiste les soumet à un épuisement formel qui, paradoxalement, leur redonne une matérialité nouvelle.
Par la pratique de la photogravure, Chloe Sharrock questionne ainsi la perte de sens de ces images en engendrant une altération par la répétition, un palimpseste où chaque empreinte conserve la trace d’une disparition en cours. Chaque plaque de gravure, que l’artiste réalise elle-même, s’abîme progressivement au fil des impressions. L’image se transforme ainsi à chaque passage sous la presse : la matrice s'abîme, les détails s’effacent, les accidents apparaissent. La répétition devient alors littéralement destructrice, inscrivant dans le processus même de reproduction la disparition progressive de l’image.
Puis, le travail de matérialité, à travers l’utilisation de matériaux organiques comme le charbon, le fusain ou l’encre directement sur les tirages, redonne corps et unicité à ces images. Certaines photographies, dont des détails agrandis sont tirés en grand format, apparaissent comme pixelisées, et sont ensuite entièrement redessinées à la main à l’aide de charbon et de fusain directement sur leur surface. L’image photographique
numérique, qui disparaît sous le charbon, devient alors le support d’une reconstruction lente et physique. Chaque détail est repris, recouvert, faisant du geste de dessin un acte de réappropriation.
Par cette réincarnation matérielle, ces images mutent alors de simples représentations numériques et immatérielles en des objets pérennes de mémoire et de réflexion sur le réel, lourds de leur propre stratification.
De toutes ces images, il ne reste, en dernier lieu, qu’un long cri. Un cri qui n’est plus celui du sujet représenté, ni celui du photographe, mais celui d’une mémoire collective en tension, un cri persistant qui traverse les fractures du temps et interroge notre capacité à percevoir, à entendre, à ressentir encore.
























